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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 22:06
PSYCHOLOGIE
Plongée intime dans le sac des femmes
Article paru dans l'édition du 13.03.11
Un livre et une exposition s'intéressent à cette extension de soi, agrémentée d'objets utiles ou d'apparence futile

 

Faire parler les sacs à main des femmes : deux hommes, un artiste et un sociologue, s'y sont employés. Pierre Klein, photographe et vidéaste, a invité des femmes à « vider leur sac », au propre comme au figuré, et à raconter les objets qui les peuplent dans l'exposition « Elles vident leur sac ». Jean-Claude Kaufmann, sociologue, directeur de recherches au CNRS a sondé les entrailles de nos besaces et publie le fruit de son enquête (Le Sac, un petit monde d'amour, JC Lattès, 251 p., 17,50 euros). Pourquoi cette démarche ? « Une très forte curiosité », pour les deux hommes, renforcée par le fait « qu'on est élevé avec cette idée qu'on ne fouille pas dans le sac des filles ».

Alors qu'une copine vidait par hasard son sac sous ses yeux en commentant les objets qui s'y trouvaient, Pierre Klein a constaté qu'en quelques minutes, il en avait appris davantage sur cette personne qu'en plusieurs mois. « Chaque objet avait un lien avec ses angoisses, ses peurs et racontait une petite histoire. Une fois tous ces objets posés sur le comptoir, j'ai vu une photo », explique-t-il. C'est ainsi que l'idée de ce travail est née. Le photographe a choisi de filmer cinquante femmes vidant leur sac et commentant les objets qui s'y trouvaient avant de les photographier. « Très vite, elles ont vidé leur sac de coeur, explique-t-il. Je ne pensais pas que ça irait si loin. Elles ne se rendaient pas compte de l'importance qu'avait le contenu de leur sac. »

Le contenu d'un sac de femme, c'est un peu un inventaire à la Prévert. Dans celui de Chrystel, 33 ans, qui requiert l'anonymat, il y a un carnet de notes, une culotte, une tablette de pilules contraceptives, un porte-cartes avec des photos, un stylo, un dollar, une bougie porte-bonheur, un tube de rouge à lèvres, un appareil photo, une brosse à dents, un portable, une paire de chaussettes et bien d'autres choses. « Il y a deux catégories d'objets : ceux que les femmes définissent comme essentiels (le téléphone, les clés, les mouchoirs, l'aspirine, la pochette à maquillage, le portefeuille) et les autres objets, ces trésors apparemment inutiles, qui sont des objets reliés à la mémoire, à des émotions, des superstitions », souligne Jean-Claude Kaufmann.

Parmi les essentiels, figurent parfois des curiosités. Comme la boussole d'Ilhem, qui préfère dormir la tête au nord. Ou des objets qui ont valeur de gris-gris ou de porte-bonheur : du billet d'un dollar à l'objet personnel investi d'un pouvoir presque magique et dont on ne peut se séparer, comme une poupée ou une peluche miniature, sorte de doudou réconfortant qu'on caresse sans même s'en rendre compte.

Certains objets rappellent des moments heureux ou particulièrement intenses. Il y a beaucoup de petites pierres, galets, cailloux, coquillages dans le sac des femmes, parfois une lettre d'amour, souvent des photos des êtres aimés, des petits carnets pour noter ses impressions, une phrase lue dans un magazine, une adresse de restaurant, des listes de course, de résolutions, des livres...

Ce sac si chargé rassure. Il est prêt à faire face à tous les imprévus. Un trajet, et le livre est là. Une petite soif, voici une petite bouteille d'eau. Certaines y glissent même une bombe lacrymogène, conjurant leur peur de l'agression. Une femme qui était adepte des petits sacs a, après le décès de son mari, déménagé et fait l'acquisition d'un sac volumineux, y fourrant livres, carnets, pour remplir un peu le vide laissé par l'absent.

Le sac est une extension de soi mais à l'extérieur de soi, un compagnon, un complice. Qu'on le perde, qu'on le vole et c'est le drame absolu. « Les propriétaires ont la sensation d'avoir perdu une partie d'elles-mêmes, constate le sociologue. Le sac est un instrument central de cette petite fabrique de l'identité au quotidien. » Certaines femmes le décrivent comme « une petite maison »« un bout d'elles-mêmes », « un puzzle dont chaque pièce construit [sa] vie », « un trou à mémoire ».

Ce compagnon intime est capable de susciter des agacements féroces. Alors qu'il doit rendre la vie plus facile, répondre en tant que prolongement de soi au doigt et à l'oeil, les objets souvent se dérobent, principalement le téléphone portable et les clés. « L'amour ordinaire vire en quelques secondes à la haine », explique le sociologue. On s'acharne méchamment contre lui, pestant contre ses supposées défaillances qui ne sont dues qu'à notre propre désordre. On le vide rageusement de son contenu.

Mais un sac ne se résume pas à son intérieur, secret, il se donne à voir. « C'est un attribut féminin, un signe de style, explique le photographe Pierre Klein. Le sac pour les femmes, c'est un peu l'équivalent de la voiture pour les hommes, ça correspond à une image qu'on veut donner de soi. »

Accessoire de mode, il est tout sauf accessoire. Certaines femmes sont fidèles à leur sac, n'en changeant que le soir ou pour les vacances ; d'autres les collectionnent et en changent au gré de leur humeur. Souvent en cuir, le sac a besoin d'être beau. C'est aussi un objet de séduction, sensuel. Il fascine et surprend les hommes.« C'est un peu comme une cachette, quelque chose que les femmes ne partagent pas, elles qui partagent beaucoup », analyse Geneviève Djénati, thérapeute de couple et de famille.

Dans le sac, il y a tout le rapport au corps intime : maquillage, rouge à lèvres, protections périodiques, préservatifs. C'est un espace privé, un objet ambivalent qui s'exhibe à l'extérieur et recèle des mystères dans son antre, ses poches,« ses couches profondes », selon l'expression de Jean-Claude Kaufmann.

Si les femmes chargent tant leurs sacs, c'est aussi qu'elles assument le rôle de « personnes ressources », constate le sociologue. Pour leurs enfants, leurs conjoints ou même leurs amis, relations ou collègues de travail, il se remplit de doudous, biscuits, lingettes, bonbons, mouchoirs, aspirine, petite bouteille d'eau, « au cas où ».

Aliénant, le sac ? « Il est aussi le signe d'une sujétion à une image de genre, celle qui veut - depuis les jeux de l'enfance - que le sac fasse la femme. La féminité triomphante par le sac a son revers. Surtout quand, après la phase des plaisirs de la séduction, le sac s'alourdit de toutes les responsabilités familiales », conclut Jean-Claude Kaufmann.

   

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Published by Pierre Klein
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  • : Une démarche artistique associée à une approche sociologique plonge Pierre Klein dans le sac des femmes. « Elles vident leur sac » est le thème de son dernier projet photographique et vidéo. Pour Pierre Klein le sac à main est l'un des objets féminins le plus parlant. Le rapport que les femmes entretiennent avec ce dernier, lui a semblé suffisamment pertinent pour en faire une exposition et 1 films de 52 Min.
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